Le bateau coule et on nous demande encore de ramer !

« Oui mais!
Ça branle dans le manche,
Les mauvais jours finiront.
Et gare! à la revanche
Quand tous les pauvres s’y mettront.
Quand tous les pauvres s’y mettront. »

Nous commençons cette première chronique, écrite à quatre mains, avec le refrain d’une chanson que les anarchistes connaissent très certainement. Il s’agit de « La semaine sanglante », chanson qui dénonça le massacre des communards par les Versaillais en 1871. Ce refrain nous semble tout à fait approprié pour lancer le sujet qui nous préoccupe aujourd’hui : l’appel national à la mobilisation pour la bataille des municipales.

Depuis plusieurs mois, certain·e·s nous alertent sur le danger de se détourner de l’enjeu des municipales de mars 2020, comme si notre avenir politique en dépendait, comme si les municipalités étaient le dernier rempart à un État capitaliste, centralisé et autoritaire. Déjà, c’est faire un amalgame entre la municipalité et la commune, entre un conseil municipal et une assemblée locale, entre une collectivité territoriale et une collectivité, c’est-à-dire un ensemble d’individus qui forment un groupe. Celles et ceux qui ne souhaitent pas réellement changer de modèle institutionnel se contenteront de vouloir le réformer à la marge. Comment leur en vouloir, nous avons eu la faiblesse de croire, en d’autres temps, que cela était possible et que cela suffirait à éviter le pire. Or, ce n’est pas le cas, nous en avons des exemples flagrants tous les jours, à quelque niveau que ce soit. La réforme est un échec, la politique des « petits pas » est un échec, vouloir changer les choses de l’intérieur est un échec.

Il serait extraordinairement prétentieux de regarder avec mépris celles et ceux qui souhaiteraient tout de même « y aller », pensant très certainement que la réussite dépend avant tout de la capacité des individus à savoir affronter le système politique en place. Nous ne le ferons pas ! Chacun·e est libre de ses choix, libre de faire ses propres expériences et libre d’y croire encore malgré les témoignages et les enseignements historiques. Au minimum, pouvons-nous leur conseiller d’y aller franchement, sans demi-mesure, avec force et radicalité pour ne pas avoir à le regretter. Il est simplement fort dommage de voir toute cette énergie prête à se fracasser dans un mur, avec le soutien de personnes qui connaissent déjà parfaitement la violence de l’impact. C’est pour cette raison que nous leur faisons une proposition concrète, sans nous placer au-dessus de la mêlée mais plutôt à côté. Et nous les invitons à nous y accompagner.

Et c’est bien ça qui commence à faire paniquer les signataires d’appels ou de tribunes qui nous adjurent de ne pas quitter le peloton. On nous implore d’aller tout·e·s ensembles dans une impasse, de remettre une pièce dans la machine pour qu’elle continue de nous broyer. Ça sera sans nous ! D’ailleurs, nous avons la désagréable impression de revivre l’entre-deux tours de la présidentielle de 2017, lorsqu’il fallait à tout prix se rendre aux urnes sous peine de se voir excommunier de la communauté. Trois ans après, ça recommence. Ça suffit ! Ya basta ! Une différence notable cependant : aujourd’hui, ce sont les listes citoyennistes et municipalistes qui en sont les autrices. Il y a donc là de quoi se poser des questions sur leur réelle volonté de changer les choses. On en revient une nouvelle fois à la citation du Guépard de Luchino Visconti : « pour que tout reste comme avant, il faut que tout change » et pour ça, il leur faut une légitimité, celle des électeurs.

Cette panique nous semble finalement une bonne nouvelle. Il semblerait que nous soyons sur le bon chemin, celui de l’émancipation. Mais la peur amène aussi ces faux amis à employer des méthodes plus que douteuses en détournant le sens des mots de certain·e·s auteurs et autrices à leur avantage. Hors contexte, on voudrait nous faire croire que les anarchistes n’ont pas toujours été critiques envers les élections et qu’ils étaient favorables à un radicalisme flexible, pour ne pas dire pragmatique. Nous ne savons pas s’il s’agit là d’ignorance ou de simple récupération politique mais il ne faut pas chercher bien loin pour se rendre compte de la supercherie. Nous les invitons à relire la lettre d’Élisée Reclus adressée à Jean Grave dans laquelle il explique que voter, c’est abdiquer. Emma Goldman disait elle-même que si le vote changeait quoi que ce soit, ils le rendraient illégal. Et tout comme Murray Bookchin, nous ne pouvons que suivre la même Emma Goldman « quand elle déclare ne pas vouloir d’une révolution où elle ne pourrait pas danser. Mais à tout le moins, elle voulait une révolution – une révolution sociale – sans laquelle de telles fins esthétiques et psychologiques ne bénéficieraient qu’à quelques-uns. Or, sauf à me tromper complètement, les objectifs révolutionnaires et sociaux de l’anarchisme aujourd’hui souffrent d’une telle dégradation que le mot “anarchie” fera bientôt partie intégrante du vocabulaire chic bourgeois du siècle à venir : une chose quelque peu polissonne, rebelle, insouciante, mais délicieusement inoffensive. »

Venons-en d’ailleurs à Murray Bookchin, qui a produit une théorie très riche et qui a beaucoup évolué tout au long de son parcours, ce qui permet à certain·e·s de lui faire dire tout et son contraire. Les listes citoyennistes et municipalistes en raffolent. Nous nous sommes rendus compte, assez rapidement que peu de personnes l’avaient réellement lu et, surtout, que tout le monde allait y piocher ce qu’il voulait lorsque cela allait dans son sens, notamment celui de participer à des élections municipales. Or, Murray Bookchin ne préconisait pas de remplacer les conseils municipaux par des assemblées locales libertaires du jour au lendemain. Murray Bookchin empruntait l’idée de gradualisme révolutionnaire à un autre anarchiste, Errico Malatesta, qui rejetait l’idée d’un Grand Soir révolutionnaire mais qui n’a jamais défendu le vote et les élections pour autant, loin s’en faut ! En voulant brûler (sciemment?) les étapes du municipalisme libertaire, les listes citoyennistes et municipalistes risquent fort de renvoyer cette idée aux oubliettes pour une vingtaine d’années au bas mot. Nous ne les laisserons pas faire !

On peut encore penser que le fait d’entrer en « résistance » face aux institutions, en se présentant aux élections n’est qu’une première étape. Mais avant de désobéir, peut-être devrions-nous d’abord apprendre à ne plus obéir, à ne plus soutenir le système politique qui nous tyrannise. C’est ce qu’Étienne de La Boétie nous invitait à faire dans son « Discours de la servitude volontaire », dès 1576. Frédéric Gros l’explique très bien dans son livre « Désobéir » : « C’est précisément pour La Boétie ce qui fait tenir le pouvoir politique. Je ne vous vois pas, écrit‑il, “seulement obéir, mais servir”. Servir, c’est plus qu’obéir : donner des gages, devancer les désirs, obéir le mieux possible, faire de son obéissance l’expression d’une gratitude, justifier les ordres qu’on nous donne ; ce qu’on pourrait appeler la “surobéissance”. » N’obéissons plus au diktat des électoralistes. Ne jouons plus à leur jeu, inventons le nôtre et laissons les s’empêtrer dans leurs règles pendant que nous inventons les nôtres.

Comme l’écrivait Gilles Deleuze, en mai 1977, dans la revue bimestrielle Minuit : « Nous sommes depuis longtemps en période électorale. Or, les élections, ce n’est pas un point local ni un jour à telle date. C’est comme une grille qui affecte actuellement notre manière de comprendre et même de percevoir. On rabat tous les événements, tous les problèmes, sur cette grille déformante. Les conditions particulières des élections aujourd’hui font que le seuil habituel de connerie monte. »

Ne continuons pas à faire monter le seuil habituel de connerie en participant aux élections. Faisons enfin ce pas de côté qui nous permettra enfin de voir les choses en face. Débutons « l’An 01 » en arrêtant tout, en réfléchissant … et il n’y a aucune raison que ce soit triste.

« Il y a toujours une philosophie pour le manque de courage. » Albert Camus, Carnets II (1942-1951)

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